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Olivier Guichard parle à l'École alsacienne

Olivier Guichard, père de notre camarade Malcy, à qui nous adressons nos plus affectueuses condoléances, vient de nous quitter.

Sa carrière aux côtés du général de Gaulle fait partie de l'histoire de la France. Nous avons pensé qu'il était intéressant - et d'actualité - de rappeler le contenu de l'entretien* qu'il avait accordé au directeur Georges Hacquard en 1971, alors qu'il était ministre de l'Éducation nationale.

 

A la saison des voeux, le directeur adresse un bristol respectueux aux personnalités qui ont honoré l’Ecole de leur sympathie. Chacune d’entre elles répond ou fait répondre - généralement sur un carton pré-imprimé. Olivier Guichard est ministre de l’Education nationale ; sa fille a été élève à l’Ecole ; il a pris dans son cabinet un jeune agrégé ancien élève, Jean de Boishue, qui met en forme ses discours. Hacquard lui a envoyé ses voeux. Il a répondu - par un carton imprimé - mais a ajouté de sa main : " Venez me voir. "

L’opportunité de rencontrer M. le Ministre d’Etat va être offerte au directeur de l’Ecole à l’occasion d’une émission publique de télévision à laquelle il sera convié. Il s’agissait d’un face à face entre deux personnalités de clans politiques opposés, intitulé A Armes égales. Les débatteurs, ce jour-là, étaient, d’une part Olivier Guichard, d’autre part François Mitterrand. Deux pères d’élèves, songeait Hacquard, il y avait là de quoi les rapprocher ! Malheureusement le ministre de l’Education ignorait que les fils Mitterrand avaient fréquenté l’Ecole alsacienne, au temps où la famille habitait en bordure du jardin de l’Observatoire ; aussi laissa-t-il s’exprimer la méfiance de son contradicteur à l’égard de l’enseignement libre et son soutien inconditionnel à l’instruction publique, dès, disait-il, les premières années de l’enfance. Car c’est seulement dans les maternelles et les écoles primaires publiques que des enfants de toutes conditions et de toutes origines sont amenés à se rencontrer, à se connaître, à s’apprécier, à former et à incarner déjà une vraie représentation de la démocratie. Olivier Guichard, de son côté, avait rendu hommage à l’enseignement privé mais, en même temps, aux ennemis du sectarisme, en illustrant son propos par une bande d’actualités Gaumont de 1924, où l’on voyait le président de la République d’alors, Alexandre Millerand, inaugurer le monument aux morts de la libre Ecole alsacienne ! Quel dommage - pour le spectacle ! - que Guichard n’ait su faire le lien entre Millerand et Mitterrand, tous deux socialistes, tous deux pères d’élèves de l’enseignement privé !

A l’issue de l’émission, chaque protagoniste réunissait ses invités autour d’une coupe. Quand il aperçut Hacquard, Olivier Guichard dit à haute voix à ses proches : " Voici un homme qui ne veut pas venir me voir ! " Hacquard avança, s’excusa de ne pas s’être manifesté plus tôt et assura le chef de cabinet qu’il téléphonerait dès le lendemain pour prendre rendez-vous.

Depuis quelques mois, l’Ecole alsacienne avait sollicité du ministère le privilège de se voir classer parmi les établissements dits pilotes, qualification jusque-là conférée seulement à quelques établissements d’Etat. La position du ministre au cours de l’émission donnait à penser qu’il ne serait pas hostile à la reconnaissance d’une collaboration de près de cent ans d’un établissement libre avec l’Education nationale.

Hacquard allait être reçu au ministère le 12 février. Le ministre avait invité à l’entretien Jacques Limouzy, son secrétaire d’Etat, qui suivait particulièrement le fonctionnement des écoles privées sous contrat. Hacquard avait déjà rencontré Limouzy chez des parents d’élèves très chaudement " alsaciens ", les Mathieu, au cours d’un dîner amical. L’échange fut cordial et direct. Guichard demanda à Hacquard son point de vue sur l’évolution du système au lendemain de 1968. Hacquard donna son opinion, qui était celle de l’Ecole alsacienne, sur les réformes entreprises sous Edgar Faure et poursuivies par son successeur depuis un an et demi, le tiers-temps et le français dans le primaire, les maths modernes à partir des premières classes enfantines. Tout cela fonctionnait correctement à l’Ecole, tous les professeurs jouant le même jeu et le jouant même avec une certaine passion.

- Vous avez sans doute la chance, dit Guichard, d’avoir des professeurs motivés, et, bien entendu, soutenus par la direction et aussi par les parents. Votre recrutement d’élèves est une sélection et vous n’avez pas à lutter pour faire passer une culture que d’aucuns jugent aujourd’hui, et peut-être non sans raison, élitiste. La crise de 68, mais, avant elle, les réflexions du colloque d’Amiens ont mis en lumière la critique générale des horaires, des programmes, des préoccupations scolaires, des méthodes, mais aussi la contestation de ceux qui ont la charge ingrate de les appliquer. Beaucoup trop de professeurs, de nos jours, sont et ont conscience d’être des mal-aimés, des mal-compris. Beaucoup trop s’interrogent sur l’intérêt et l’utilité de la profession qu’ils exercent. Tout cela n’existe pas à l’Ecole alsacienne.

G. HACQUARD : Ces hommes, ces femmes, dont on n’aura jamais fini d’inventorier les nécessaires qualités innées, comment les a-t-on préparés à répondre à leurs responsabilités ? On ne les y prépare pas. Ou si peu ! Combien croient leur mission accomplie lorsqu’ils ont fait " un bon cours ", comme le ténor quand il a chanté son grand air. L’Ecole alsacienne, c’est une équipe. Une équipe dont les membres de la direction sont les animateurs. Une équipe en formation permanente, psychologique, sociologique, pédagogique... Les rapports entre jeunes et adultes, qui, de jour en jour, se doivent d’être de plus en plus authentiques, ne peuvent aller sans une prise de conscience et un véritable apprentissage - fût-ce " sur le tas " - concernant ces relations à l’intérieur du groupe. Les jeunes enseignants, déboussolés, qui ne trouvent pas dans le métier les sécurités promises, notamment celle de l’autorité fondée sur le titre, ne savent plus où se tourner pour apprendre de nouvelles recettes. Or, il n’y a pas de recette. Il y a seulement les lois de la pédagogie élémentaire, qui sont les lois de la nature et qui disent qu’un enfant, qu’il soit d’avant le mois de Mai 1968 ou d’après le mois de Mai 1968, est toujours un enfant, en période pré-pubertaire, en période pubertaire... avec quelques troubles en plus ou en moins, que tout enfant est un devenir, et qu’il faut l’aider à construire l’homme et le citoyen qu’il doit être. L’Education nationale a commis une grave erreur en renonçant, par facilité, à la continuité éducative de l’enfance à l’adolescence.

O. GUICHARD : Comment cela ?

G. H. : Je veux dire que naguère encore, un enfant entré dans l’enseignement secondaire pouvait demeurer dans le même établissement jusqu’au baccalauréat. Maintenant, dans la plupart des cas, chaque petit Français connaît, au minimum, trois changements d’établissement au cours de sa scolarité. Trois changements de cadre, d’atmosphère, de camarades, de repères, de conseillers... et cela à des momentrs de sa vie où il a besoin d’être compris, entouré, donc connu.

O. G. : Comment cela ? Limouzy ! Cette rupture est grave en effet, ce changement de lieux de vie... Je croyais qu’il en était toujours comme naguère...

J. LIMOUZY : Effectivement, Monsieur le Ministre, un enfant, aujourd’hui, connaît au minimum quatre lieux de vie scolaires. De la maternelle il passe à la " grande école " puis au collège pour la sixième ; nouveau changement pour la seconde, et c’est chaque fois une rupture.

G. H. : Et une rupture qui ne tient pas compte des périodes de crise : la fameuse crise de trois ans, celle de treize à quatorze ans, et la crise de l’adolescence, toutes délicates pour l’intéressé et pour son entourage. Nous ne connaissons pas davantage cette difficulté à l’Ecole alsacienne : la plupart des élèves entrés au jardin d’enfants peuvent, s’ils le souhaitent et si les familles le souhaitent, ne pas changer d’horizon jusqu’au baccalauréat. Elèves et professeurs n’ont pas à lutter contre le triste anonymat, créateur de tant d’incompréhensions et d’inutiles querelles. Citerai-je tel élève de seconde, qui est allé l’autre jour chercher du réconfort auprès de sa vieille jardinière !

Et Hacquard raconte les moyens mis en oeuvre à l’Ecole alsacienne pour rapprocher les jeunes et les adultes, le foyer, le théâtre, l’orchestre, les voyages d’étude et surtout le comité quadripartite...On peut, bien sûr, malgré tout, s’affronter, mais sans cesser de s’estimer, de se respecter.

Les ministres écoutaient avec le plus grand intérêt. Un peu comme on écoute un récit aux multiples aventures, dont certaines paraissent incroyables.

- Vous ne vous étonnerez pas, M. le Directeur, dit enfin Guichard, que nous soyons disposés à reconnaître l’Ecole alsacienne comme établissement pilote. Le mot, d’ailleurs, était déjà employé par un de mes grands prédécesseurs, Paul Bert, qui comparait votre Maison à un bateau-pilote, traçant la route au vaisseau de l’Université. Cette reconnaissance permettra à vos maîtres engagés dans des recherches de bénéficier d’heures de décharge de service, qu’ils pourront mettre à profit pour la réflexion, la concertation, la rédaction de rapports, etc. Nous savons que l’Education nationale aura tout bénéfice à profiter à plein de votre coopération. Je suis bien conscient, ajouta-t-il, que le recrutement des maîtres, leurs aptitudes, leur formation, est un problème capital. D’où découlent tous les autres. Mais toute cette évolution, vous me l’accorderez, ne se fait pas en quelques jours. Pour agir efficacement au niveau d’un pays, il faut non seulement beaucoup de réflexion mais beaucoup de prudence, de la prudence et du respect. Cela nécessairement prend du temps.

C’était l’époque où Léo Ferré chantait Avec le temps. Avec le temps, tout s’en va ou tout peut arriver.

Annonçant, au cours de la séance de fin d’année, que " Monsieur le Ministre de l’Education nationale, en reconnaissance de notre concours à la recherche pédagogique depuis près de cent ans, [avait] décidé, en date du 29 mars 1971, de conférer officiellement à l’Ecole alsacienne la qualité d’établissement pilote ", le directeur devait ajouter : " A la gratitude que j’exprime au nom de tous pour l’honneur qui nous est fait s’ajoute le sentiment de la responsabilité accrue qui sera désormais la nôtre dans la collaboration loyale et cordiale avec l’enseignement public, en vue de la construction d’une école de civisme et de liberté au plan national, que mon optimisme ne m’interdit pas d’espérer. "

 

C'était en 1971. Il y a 33 ans...

* extrait du Tome IV de l'Histoire d'une Institution française : l'École alsacienne (p. 334 et suivantes).

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