Que sont devenues les années 30?
Quand on a passé toute sa jeunesse sur les bancs de l'EA, du jardin d'enfants aux bacs, avec tant de bons camarades dont certains devenues amis, on ne peut s'empêcher d'éprouver une certaine nostalgie, quelque 70 ans après.
Il y a ceux que l'on a pu suivre dans la vie et qui ont embrassé des destinées tellement différentes, ce qui fait aussi le charme et l'intérêt de nos rencontres en cultivant cette intimité scellée entre les rues d'Assas et ND-des-Champs.
Car nous restons marqués par le climat dans lequel nous avons passé nos premières années. Climat fait essentiellement de grande camaraderie (cela n'est pas pour rien que, la première de toutes, notre École institua, précisément dans les années 30, le Prix de bonne Camaraderie).
Climat aussi dans les rapports avec les professeurs, qu’ils s’appellent JOSSET, SÉNÉCHAL, TEXIER, FISCHER, CAGNAC, TOLEDANO, l’ineffable MÉNARD pour la gym… et tant d’autres qui, tout à la fois, étaient très proches de nous les élèves, mais aussi entretenaient des rapports réguliers avec les parents. Ce qui n’était pas courant à l’époque.
Et puis cette autre valeur, si dépréciée aujourd’hui et que je considère comme la clé de toute vie sociale : le respect (NDLR : voir le livre de O. G. Montandon Demain… déclin ou sursaut de l’Occident, dans la rubrique Megastore).
Ce respect, nous l’éprouvions à l’égard des professeurs, mais aussi de la hiérarchie de l’École. Il y avait monsieur PÉQUIGNAT, le directeur, que l’on voyait peu, mais dont on connaissait bien la petite barbiche blanche et l’air sévère, mais très abordable et qu’entre nous on appelait « pépé ». Il était assisté de deux sous-directeurs aussi différents physiquement l’un de l’autre : MULLER était sans doute le plus proche du suivi des études, surtout dans les grandes classes. L’air un peu bourru, barbe courte grisonnante, toujours un peu penché en avant dans une marche précipitée ; nous le surnommions irrespectueusement « phoque ». Il le savait mais au fond ne s’en vexait pas. C’était un homme de cœur !
L’autre sous-directeur nous inspirait plus de respect et nous lui donnions généralement son vrai nom : monsieur de SAINT-ÉTIENNE. Intellectuel bien en chair, posé, belle barbe blanche qui, à sa vue, me donnait toujours envie de me gratter le menton (au risque de lui paraître moqueur), plein de bonhomie quand on venait se confier à lui.
Vers le mois de juin qui, à l’époque, brillait généralement d’un généreux soleil, se déroulait la fête de l’École : un événement pour tous qui consistait notamment en divers spectacles donnés dans les cours de l’École plantées d’arbres, entre les fameux bâtiments en briques.
Les filles exécutaient de gracieux ballets avec des cerceaux décorés de fleurs multicolores.
Les garçons présentaient un « festival » athlétique sous l’autoritaire conduite de monsieur MÉNARD qui, à n’en point douter, se sentait chef d’orchestre d’un jour ! Et tous ceux d’entre nous qui participions à la chorale de mademoiselle GODIN ne peuvent oublier cette petite femme à la grande autorité quand il s’agissait de chant, mais délicieuse dans ses rapports avec les familles, parents et enfants.
Pareille évocation laissera peut-être indifférent ceux qui n’ont pas connu ces années heureuses qui ont précédé le cataclysme de la dernière guerre. Il existait alors, dans tous les cœurs, une sorte de respect et d’admiration pour la patrie, le drapeau, l’honneur, et beaucoup des jeunes de cette époque ont payé cet idéal de leur vie.
Ces valeurs étaient d’ailleurs symbolisées par un jardinet adjacent au bâtiment de la direction (côté ND-des-Champs) où deux vieux canons rouillés encadraient le monument aux morts des anciens élèves tués en 14-18.
On était encore loin, bien loin, de l’Union européenne.
Mais que sont devenues les années 30 ?

