Riens (en souvenir de Jean Conilh)
De précieux textes consacrés à Jean Conilh, professeur de philo à l'Ecole de 1954 à 1967, et qui nous a quittés le 16 mai 2000, ont été réunis en brochure par ses proches. Témoignages d'amis et d'anciens élèves, ils expriment leur reconnaissance et leur désir de perpétuer la mémoire de celui " qui leur fit découvrir les joies de l'intelligence et le bonheur de l'amitié partagée ". A son tour, Mme Juliette Hacquard nous a adressé ce souriant souvenir du maître et de l'ami merveilleux qui a profondément marqué tous ceux qui ont eu la chance de le connaître
RIENS
par Juliette Hacquard
Je n'avais aucun
rôle dans cette Ecole.
Notre porte
s'ouvrait. Elèves, professeurs, parents savaient qu'ils pouvaient entrer, parler
ou se taire, faire un moment de vide ou dire ce qu'ils craignaient d'exprimer
plus difficilememt ailleurs. Parfois, il m'arrivait même d'oublier que quelqu'un
se trouvait au bureau ou dans le salon pendant que nous déjeunions à la salle
à manger. Je proposais un café, un verre d'eau, voire un repas impromptu : il
était facile d'aller acheter une ou quinze quiches chez le boulanger d'en face
et les mettre à chauffer.
Non seulement la porte était ouverte, mais aussi la fenêtre des chambres d'enfants.
Nous n'avions pas jugé utile de les transformer en portes-fenêtres. On les enjambait
et l'asphalte de la terrasse était à 80 cm au-dessous.
Sur la terrasse quelques classes passaient leurs récréations. Entre les récréations,
je sautais dehors avec mon panier à légumes, un saladier ou une casserole, et
j'allais éplucher mes petits pois pendant que le plus jeune de la famille faisait
rouler les navets nouveaux ou les oignons dans une partie de pétanque improvisée.
Quelquefois, nous nous laissions surprendre par les élèves ou les surveillants
; c'était l'occasion d'un bavardage ou d'un jeu en commun. Ils m'aidaient à
remettre dans la maison le paquet de fanes ou de cosses. Je refermais un temps
la fenêtre, et les élèves jouaient ou devisaient jusqu'à la sonnerie.
Parmi les jolis moments dont je me souviens, c'était, alors que je me tenais
au bout de l'appartement qui était très grand, le fracas d'une vitre brisée
par un ballon malencontreux. Je riais comme les éclats de verre qui s'éparpillaient,
diling diling, sur le parquet des chambres. Seul, l'intendant de l'Ecole n'était
pas content, mais, comme nous étions tous gentils les uns avec les autres, il
osait seulement une remarque discrète auprès du directeur : tant que sa femme
ne se fâcherait pas contre les élèves qui jouaient au ballon devant ses fenêtres,
l'intendance aurait à multiplier les recours au vitrier.
Parfois aussi, le petit dernier s'amusant à mes pieds et moi épluchant ou triant,
je voyais la porte de l'escalier venant des classes s'entrouvrir... C'était
un élève exclu d'un cours et qu'on avait prié de réfléchir dehors. La terrasse
lui paraissait un coin tranquille. Il se trouvait déconcerté de tomber sur la
femme du directeur. Mais, alors qu'il s'attendait peut-être à des reproches,
il en était pour une conversation sur ses goûts ou sur les motifs de ses révoltes...
Dans les plus beaux jours de printemps, quelques professeurs choisissaient de
faire leur cours sur la terrasse plutôt que dans leur salle et, au lieu de me
chasser, ils me proposaient de participer à la leçon. Cela se passait sans façons,
c'était tout naturel. Et de même que la porte de notre maison était ouverte
à chacun, de même toutes les portes de l'Ecole m'étaient permises. J'assistais
ainsi aux réunions de parents si je le souhaitais, de même qu'à certaines rencontres
de professeurs sur des sujets qui m'intéressaient. Jamais aucun professeur ne
m'a refusé l'autorisation d'assister à un de ses cours ; les élèves ne faisaient
même pas attention à moi dans la classe. J'étais comme une auditrice libre,
de passage.
Ecole heureuse, où tout est simple, où tout paraît normal.
Quand, au cours
du repas familial, on entendait sonner à la porte, j'allais ouvrir. Au bout
d'un moment, je revenais m'asseoir à table.
- Qui était-ce
?
- Personne.
- Qu'est-ce qu'il voulait ?
- Rien.
Cela aussi était normal, c'était courant. Chez nous, on pouvait être " personne
" et chercher " rien " : cela suffisait à certains pour reprendre souffle. Mais
parfois aussi on venait pour des choses graves. On venait parler, en terrain
neutre, de problèmes qu'on pouvait hésiter à évoquer officiellement...
Les jours de rentrée
voyaient parfois un afflux particulier. Je me souviens du jour où Jean Conilh
s'est présenté à la porte : il était tourmenté. Je lui proposai de se reprendre
au salon, de le laisser tranquille ou de l'écouter, de boire une tasse de café.
Il me répondit : " Donnez-moi un cognac. " Il ajouta : " Je n'ai jamais pu me
faire à une rentrée... J'aurai tout à l'heure des élèves, qui, au cours de l'année,
s'appliqueront à apprendre à penser, à apprendre à être. Ma peur, c'est de les
influencer. Comment les aider pour les faire avancer, tout en respectant ce
qu'ils sont, sans modifier leur personnalité ? Comment leur donner ce que je
suis sans porter atteinte à leur liberté ? " Il s'arrêtait de temps en temps
et laissait s'échapper une larme. Quel barman inventif aurait eu l'idée de créer
un cocktail à transcender le trac : un doigt de cognac avec une giclée de larmes
amères ?
Je me taisais. Je pensais à la Création : créer les autres en les laissant libres.
Quel travail il a du faire, le bon Dieu, en créant l'humanité ! A-t-il eu besoin
d'un cognac salé aux larmes ? Car il lui a fallu s'incarner, au bon Dieu, pour
faire sa création jusqu'au bout. Il fallait bien qu'il sache comment fonctionnerait
l'homme qu'il allait envoyer sur la terre. Alors, il devait d'abord s'essayer
sur lui-même. Incarnation.
L'heure de la première classe de philo approchait. Conilh essayait de se ressaisir,
cravate de travers, visage fripé. Gêné comme un enfant en visite, il demanda
: " Vous me permettez d'aller faire pipi ? " Il marmonna un remerciement et
s'en alla. Je restais songeuse, émerveillée, sur son appréhension de risquer
le viol d'une âme. Je crois que je priais : sur Conilh? sur ses élèves ? sur
moi ?
Une soudaine pensée ménagère traversa, sans l'interrompre, ma méditation. "
Emu comme il l'était, il avait dû faire pipi à côté. " D'autorité, je me munis
d'une serpillière et d'une bassine, et, pendant que j'épongeais, je pensais
à nos élèves qui venaient d'entrer dans leur première classe de philosophie.
Incarnation.
Ces jeunes,
ces grands élèves, nos enfants, sauront-ils jamais avec quel respect, infini,
existentiel, chacun d'eux est considéré ?

